Ce qui suit est une lecture personnelle full spoiler de Resident Evil Requiem, que je trouve disons un peu plus intéressant qu’il n’y paraît.
Pourquoi des résidents si méchants ?
Grace est un personnage qui n’a pas encore exploré un aspect de sa vie, que nous appellerons l’axe Vénus - Mars en référence à ce que ces dieux anciens représentent, avec donc par conséquent l’implication d’une certaine nécessité en tant qu’humain, un besoin naturel. C’est une jeune nerd. Analyste, elle vie dans la dimension de Mercure, c’est à dire dans son monde isolé dont elle étudie assidûment les paramètres et les maîtrise comme un geek étudiant dans son coin les règles d’un jeu de rôle ou les codes de la pop culture.
Son aventure consistera à devoir traverser d’épaisses et inquiétantes ténèbres pour y chercher cet aspect d’elle-même encore inexploré dans sa vie, un travail douloureux dans l’ombre de sa personnalité, et ultra violent pour notre plus grand plaisir. Un travail nécessaire pour elle, lié évidemment à son passé dont on empruntera le chemin avec elle, littéralement en traversant deux fois consécutives ce même chemin à huit ans d’intervalle dans l’hôtel de la scène d’introduction, pour une mise en scène réussie des enjeux psychologiques.
Dans son voyage en enfer elle rencontrera et découvrira une forme d’amour avec Emily, la version affection. Cette phase de l’existence où l’on découvre cette dimension que les anciens accordaient à la déesse Vénus, a la particularité de rendre le reste de l’existence peu important, le « Tunnel of Love ». Ainsi en perdant tragiquement Emily, elle renonce à tout ce qui faisait sa vie jusque là, même le superbe Requiem de Leon (et les cartouches magnum qu’elle a fabriquées, thanks).
L’aspect « Evil » sur la route d’une épreuve, disons que cela a un certain caractère qui peut éventuellement apporter le malheur, mais pas forcément. Tout ce qui peut nous empêcher de reconnaître notre plein potentiel inné sera par contre mauvais.
L’obscurité : absence de lumière
La lumière dans Requiem représente un principe d’amour universel : lors de leur rencontre, Grace découvrira Emily, aveugle, dans une pièce entièrement plongée dans le noir qu’elle illuminera aussitôt d’une lumière vive ; la phase principale de notre vétéran Leon se déroule en plein jour, sous un soleil rasant usé qui semblerait presque menacer de s’éteindre, etc.
Quand Grace rencontre Zeno, il apparaît de nul part avec sa dimension Wesker mystérieuse voire mystique, comme un démon soudainement invoqué par l’acte de renoncement de Grace, et accompagné du levé de soleil, aveuglant. Au moment où celle-ci a perdu tout repère. Archétype de l’adulte, tel qu’on le conçoit dans nos sociétés, qu’elle n’a pas encore réussi à devenir, lui maîtrise les dimensions de la séduction et du pouvoir (Vénus et Mars donc).
Mais forte de son côté nerd développé, Grace reconnaît le piège que constitue l’enfermement dans cette dimension de la vie, une illusion somme toute enfantine. A la place elle saura identifier et reconnaitre cette nouvelle énergie. Elle sera capable de l’utiliser à sa manière, d’en profiter, pour se donner la possibilité de libérer Elpis.
Les méchants sont anéantis, nos deux héros réunis, dernière plongée dans le noir total puis enfin lumière libératrice.
Le parcours initiatique de notre héroïne, avec son introspection solitaire ténébreuse et sa rencontre avec son double fantomatique à la polarité inverse, lui aura ouvert naturellement les nouvelles dimensions dont elle avait besoin. Plus équilibrée on la voit évoluer dorénavant avec moins de pression, sans avoir à se sentir obligée de faire quoi que ce soit, pouvant toucher à tous les aspects de la vie quand on elle en a envie, quand ils se présentent à la lumière de son cœur.
Authenticité
Essayer de devenir autre chose que ce qu’il y a dans la graine, c’est se retrouver pris au piège dans sa propre imposture. Une part de nous meurt, il ne reste alors plus qu’un zombie. Les recherches génétiques de Spencer en sont une image.
Leon lui, par sa qualité d’authenticité, c’est à dire avant tout avoir conscience de ce qu’il n’est pas, reste à l’écoute de son remuant karma et revient sur les lieux de Raccoon City où la destiné qu’il a choisi l’attend. Je vois le décrépit Raccoon City comme l’image du résultat de sa manie à vouloir sauver tout le monde, le laissant inévitablement vitalement affaibli et seul. Portant finalement secours plus modestement à une seule personne, jeune et plongée dans l’horreur comme lui par le passé, dans un cadre plus familial à la portée de ses actes, il gagnera en retour sa guérison à tous les niveaux. Au passage j’aurais aimé qu’il conserve un peu plus son côté pinçant du 4, plutôt qu’être full héros qui prend des poses de victoire.
Dr Gideon est authentique également dans son genre, en essayant de suivre par honneur les traces de son maître à penser, mais il lui manque l’empathie ce qui en fait le psychopathe vivant dans son propre enfer qu’il a créé. Comme tout initié à l’authenticité il ne supporte plus les gens qui en manque et finit par décapiter fakos Wesker, pur produit Umbrella et rencontre fantomatique du psyché de Grace qu’elle a réussi à dépasser.
Les origines de Grace restent floues, tantôt potentiellement rattachée à des projets de clonage avant et après sa naissance (on la met en scène de manière appuyée se faisant mordre par un zombie et prenant un bain de sang contaminé jusqu’à en avaler sans conséquences, elle semble presque revivre un souvenir d’une jeune clone qui a eu lieu avant sa naissance comme par mémoire génétique, thème abordé par le jeu). Mais tantôt qualifiée de « parfaitement normale » par Spencer, le mystère reste volontairement entier. Plus important semble que malgré cela elle soit authentique, et elle n’a rien besoin de savoir sur sa génétique pour cela.
Quant à l’authenticité du jeu lui-même, je pense qu’une œuvre, une série de jeux, n’a pas forcément besoin de créer de nouveaux thèmes ni à se réinventer. Elle doit être vraie, pas une copie, pas un exercice acrobatique qui surgonfle son apparence en faisant des « trucs » originaux comme on empile au hasard des formes géométriques, mais quelque chose de sincère et authentique qui pourra alors sans complexe prendre la forme d’un archétype déjà existant. Et il servira de véhicule à ce que les auteurs veulent exprimer en leur fort intérieur, pour que cela soit réalisé avec des qualités qui pourront émerger. Comme Titanic avec Roméo et Juliette par exemple, pour rester dans une grosse production populaire.
Oscar Wilde (qu’on peut s’amuser à imaginer qu’il aurait pu être à une autre époque un vieil ami de Spencer) a écrit : « Man is least himself when he talks in his own person. Give him a mask, and he will tell you the truth. »
Resident Evil Requiem constitue sur certains aspects comme sa narration avec fondations, l’image du zombie aussi inquiétante qu’amusante, le duo particulièrement dynamique de protagonistes non mongoloïdes, ou le caractère délicieusement immersif de l’expérience rythmée avec musique de qualité couplée à l’aspect sonore quatre étoiles, une replongée dans les bases de la série qui le place à mes yeux, malgré son altération par la formule AAA moderne, parmi les épisodes les plus authentiques de la série.